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Article très intéressant publié dans Courrier International

“Les Iraniens détestent les Américains”, “Les Sud-Coréens sont très patriotes”, “L’Inde est en retard sur la Chine”… En cherchant à épingler les opinions préconçues de ses compatriotes, un grand quotidien pékinois a lancé un débat sur les raisons de ces préjugés.

Il y a deux cents ans de cela, l’historien et géographe Wei Yuan (1794-1856), précurseur des réformateurs de la Chine moderne, invitait ses contemporains à “ouvrir les yeux sur le monde”, afin de pouvoir “apprendre les techniques étrangères pour maîtriser les étrangers”. Aujourd’hui, pour pouvoir comprendre la position de leur pays sur la scène internationale, les Chinois se doivent pareillement d’avoir une connaissance objective et rationnelle du monde.
“Notre compréhension du monde est erronée, et nous persistons pourtant à dire que celui-ci nous a trompés” : par cette déclaration, le Prix Nobel indien de littérature [1913] Rabindranath Tagore avait en son temps l’intention de sonner un réveil salutaire. Pour la Chine d’aujourd’hui, elle garde sa pertinence : alors que les Chinois débordent d’indignation et de colère contre ce “monde qui ne comprend pas la Chine”, ils en oublient presque d’envisager que la compréhension qu’ils ont eux-mêmes du monde peut être également entachée d’erreurs de jugement et d’idées reçues.

Première idée reçue : les Iraniens détestent les Etats-Unis

• Beaucoup de médias chinois sont très friands de ce genre d’assertion. Ils n’hésitent pas, pour renforcer leur propos, à coller sur le dos des Iraniens leurs propres partis pris antiaméricains.

ZHANG SHUHUI, envoyé spécial à Téhéran
“C’est dangereux là-bas, en Iran, non ?” “Ils détestent particulièrement les Américains, non ?” Chaque fois qu’un compatriote me pose ce genre de questions, je dois me lancer dans de fastidieuses explications.
Les reportages des médias occidentaux sur l’Iran sont très souvent tendancieux, et la grande majorité des médias chinois a vite fait de “marcher dans les pas de l’Occident”. C’est ainsi que l’Iran tel que le présentent nos médias est un pays habité par un antiaméricanisme violent et haineux, un pays d’incessantes manifestations où l’on brûle des drapeaux américains. En réalité, les reportages de ce genre sont la plupart du temps très éloignés de la vie quotidienne des Iraniens ordinaires et ne reflètent aucunement le véritable visage de la société iranienne.
Lorsque j’ai montré à l’une de mes amies iraniennes les photos que j’avais prises de ces manifestations où l’on crie haut et fort “A bas les Etats-Unis !”, celle-ci, qui est âgée d’une vingtaine d’années, s’est exclamée, surprise : “Mais qu’est-ce que tu es allé faire dans ce genre de manifestations ? Il n’y a rien de vrai, rien n’y est authentique !”“organisées par le gouvernement” et que beaucoup d’Iraniens n’y adhéraient pas, car “elles n’ont aucun sens et, en plus, elles bloquent la circulation”.
L’Iran est certes un pays islamique conservateur, mais, du fait des effets de la mondialisation et de la popularisation rapide d’Internet, la jeunesse iranienne accède maintenant plus facilement à la culture occidentale, justement incarnée par les Etats-Unis. En fait, les jeunes Iraniens ne sont en rien différents des autres jeunes du monde entier : ils aiment porter les dernières Nike à la mode, ils boivent du Coca-Cola et ils s’échangent les derniers potins de Hollywood.

Deuxième idée reçue : les Sud-Coréens, patriotes, boycottent les produits japonais

• Les médias chinois ont tendance à présenter la Corée du Sud du point de vue qui leur fait plaisir. Les [Sud-]Coréens sont dépeints comme de véritables “bêtes politiques” dotées d’une grande fibre patriotique. La preuve, nous dit-on, c’est qu’ils n’achètent pas de produits japonais.

YUAN TAO, envoyé spécial à Séoul
Lorsque je suis arrivé en Corée [du Sud], j’ai demandé à l’un de mes amis, enseignant : “Pourquoi voit-on si peu de voitures japonaises en Corée ?” Il m’a répondu, interloqué : “Qu’est-ce que c’est que cette question ?” Par la suite, j’ai dû admettre que cette question n’avait effectivement aucun sens. C’était aussi absurde que si je demandais systématiquement à mes amis coréens en les voyant : “Pourquoi ne mangez-vous pas de haricots verts ?” Je ne vois vraiment pas ce qu’ils pourraient me répondre. Dans la remarque : les Coréens n’achètent pas de voitures japonaises, il y a un écart certain entre ce que nous voyons et la réalité de la situation. Pour les Coréens, les automobiles coréennes sont de bonne qualité, le service après-vente est excellent et leur prix très abordable. Acheter une voiture coréenne est donc une chose très courante, sans rapport avec un quelconque patriotisme. Si les voitures coréennes tombaient souvent en panne et que leur prix fût élevé, personne n’irait en acheter, même par patriotisme. Mon ami enseignant m’a dit qu’il s’était bien aperçu que les médias chinois avaient tendance à insister sur le patriotisme des Coréens et sur le fait qu’ils n’achetaient que des produits nationaux.
Mais, pour lui, tout cela n’est que l’image que se font les Chinois des Coréens, en fonction de leurs propres préjugés ; car les Coréens, en règle générale, ne sont pas si “politisés” que cela.

Troisième idée reçue : Israël est profondément reconnaissant à la Chine

• La Chine a secouru et a accueilli sur son territoire un grand nombre de Juifs au cours de la Seconde Guerre mondiale. Ce pan de notre histoire est brandi par beaucoup de Chinois, qui estiment qu’Israël devrait en conséquence témoigner de la reconnaissance à la Chine dans les affaires internationales.

ZHU JIANHUI, correspondant à Jérusalem
Cela fait presque un an maintenant que je réside en Israël et, chaque fois que je me présente en disant : “Je suis chinois”, je suis très chaleureusement accueilli par mes interlocuteurs, qui s’enquièrent avec curiosité de la situation de la Chine ou me font part de leur grand intérêt pour la culture chinoise. Cet enthousiasme à l’égard de la Chine a souvent sur moi un effet enivrant et exaltant.
Beaucoup de Chinois estiment que l’affection bienveillante des Juifs pour la Chine vient principalement de ce sentiment de gratitude. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, Shanghai, avec altruisme et magnanimité, donna asile à environ 20 000 réfugiés juifs en provenance d’Europe centrale. Alors qu’ils étaient désespérés et dans le plus total dénuement, la Chine leur procura secours et assistance, et leur permit de reprendre espoir en l’existence.
Ce point de vue est en partie fondé, mais n’est pas dénué de stéréotypes. Car, au fur et à mesure que disparaissait cette génération de Juifs réfugiés sur le territoire chinois [qui a quitté la Chine après la prise du pouvoir par les communistes, en 1949, comme la plupart des étrangers], cet épisode est devenu en Israël de l’histoire ancienne, recouverte par la poussière du temps. L’Israélien moyen n’éprouve à l’égard de la Chine aucune reconnaissance particulière, il aborde cette contrée orientale avec un état d’esprit tout à fait ordinaire.

Quatrième idée reçue : l’Inde est en retard par rapport à la Chine

• Hormis pour les logiciels informatiques, l’Inde serait très loin derrière la Chine dans tous les domaines ; elle prendrait un malin plaisir à chercher noise à la Chine et serait un pays sale et socialement très instable.

TANG LU, de la rédaction à Pékin
Il y a quelque temps, j’ai accompagné un ami en Inde. Lorsqu’il a vu les crémations pratiquées sur le Gange et les Indiens qui s’y baignaient, mon ami n’a pu s’empêcher de s’exclamer : “Ces Indiens sur les bords du Gange, vêtus de haillons, sont vraiment sales et répugnants.”
La réaction de mon ami était plus que prévisible. Mais ce qu’il ne savait pas, c’est que, pour les hindous, pouvoir se rendre sur les bords du Gange et se baigner dans le fleuve sacré de Bénarès est le rituel le plus important de toute leur existence. Car seul un bain dans les eaux purificatrices du Gange leur permet de se laver des péchés de leur vie présente et leur assure davantage de paix et de bonheur dans leur prochaine vie.
Mais rares sont les Chinois à s’être rendus en Inde, et ce qu’ils savent de ce pays se réduit la plupart du temps à ce que les médias leur en disent. Les contre-vérités et les idées reçues qu’ils colportent à son sujet sont monnaie courante ; sans compter qu’un grand nombre de médias chinois observent l’Inde à travers le prisme des médias occidentaux.
Cette image stéréotypée de l’Inde s’articule toujours autour des mêmes poncifs : la technologie, le rêve qu’a l’Inde de devenir une grande puissance, l’Inde engagée dans une course avec la Chine, mais aussi les conflits religieux et de caste, les catastrophes naturelles et humaines, et, depuis l’année dernière, l’émergence d’un axe sino-indien. Dans l’imaginaire des Chinois, l’Inde est donc ce pays obsédé par l’idée de devenir une grande puissance, mais qui n’aurait pas les moyens de ses ambitions. L’Inde, dans beaucoup de domaines, n’arrive effectivement pas à la hauteur de la Chine. Mais il n’y a pas de quoi s’en gargariser pour autant.

Cinquième idée reçue : la Russie tient tête aux Etats-Unis

• Des dirigeants du Hamas invités à se rendre en Russie, des relations privilégiées avec l’Iran, des ventes d’armes au Venezuela : sur le plan de la diplomatie russe, l’année 2006 a été riche et mouvementée. Ce qui incite bon nombre de mes compatriotes à porter avec une joie manifeste le jugement suivant : la Russie va chercher à redevenir le rival des Etats-Unis qu’elle était.

SHENG SHILIANG, de la rédaction à Pékin
Après la période soviétique et l’ère Eltsine, Poutine revient à la raison : ses décisions, ses réactions et ses prises de position ne sont plus guidées par une ligne idéologique, mais par la considération de ce qui est bon pour les intérêts de son pays et juste dans les affaires internationales. Aujourd’hui, la Russie et les Etats-Unis ne sont pas alliés, mais ne sont pas ennemis pour autant. Ils sont tout autant partenaires qu’adversaires. Ils s’associent quand il le faut et s’affrontent quand il le faut aussi, mais sans chercher la destruction de l’autre. Et ils savent faire des compromis.


Guoji Xianqu Daobao (International Herald Leader)
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